Quand l'exception rend exceptionnel!
Qui ne se souvient pas de la bouleversante liturgie dramatisée de la réconciliation, vécue pendant le Congrès eucharistique international de Québec1? Et qui ne se souvient pas du jeune fils prodigue qui a touché jusqu’aux larmes tant les participants que les cardinaux? Le NIC l’a rencontré pour vous: il s’appelle Gilbert Karanta et il est directeur-fondateur du Théâtre Théamo, une troupe à caractère humain et spirituel qui veut rendre «l’invisible visible sur scène».

On peut dire que Gilbert Karanta avait le physique de l'emploi pour jouer le fils prodigue au Congrès eucharistique.
Photo ECDQ.tv/Clément Robitaille
«Mon but ce n’est pas de convertir, c’est juste de témoigner», affirme Gilbert Karanta. «Les gens me demandent: “pourquoi un théâtre spirituel?” Ç’aurait pu être un théâtre humaniste! Mais le spirituel, ça fait partie de moi.»
Pour comprendre cette affirmation surprenante de la part d’un jeune du milieu artistique québécois, il faut savoir que Gilbert Karanta est Syrien d’origine.
«Étant né de parents syriens, je n’ai pas eu le même discours que mes amis ont entendu de la part de leurs parents. Ce qui s’est passé au Québec dans les années 30 à 50 ne s’est pas produit en Syrie. C’est ce qui explique que mes parents n’avaient pas de commentaires négatifs à l’égard de l’Église.»
À ce propos, Gilbert m’explique que la Syrie est musulmane à 90 %. Les chrétiens se partageant un maigre 10 %, majoritairement orthodoxes. On devine que dans un contexte comme celui-là, la minorité catholique, de rite syriaque, s’accroche à sa foi plutôt que de la délaisser.
Gilbert a donc grandi dans la foi à une époque où les jeunes du Québec la rejettent. «Ce que je trouve dommage, c’est que souvent, on jette le bébé avec l’eau du bain. Oui, il s’est passé des choses dans le passé. Mais aujourd’hui, qu’est-ce qu’on fait?» Il faut continuer d’avancer estime-t-il sans quoi, on reste coincé avec nos colères et nos rancunes.
Pointé du doigt pour ses origines et parfois pour sa foi, son expérience de vie d’enfant est une excellente préparation pour affronter le milieu artistique qui a souvent des préjugés négatifs à l’endroit des chrétiens. «En effet, je me considère dans une position minoritaire, ça, c’est sûr et certain. Disons que c’est familier. La minorité, je l’assume, je la comprends. Même si je suis né au Québec, je suis d’une autre origine. J’ai connu l’exclusion, j’ai connu la minorité visible. Je pense que toutes ces expériences-là m’aident à faire ce que je fais aujourd’hui, parce qu’il y a une plus grande sensibilité à l’égard des personnes minoritaires.»

La pièce
Photo Denise Morneau
Un espoir secret
Quoi qu’on puisse en penser aujourd’hui, sa première passion n’a pas été le théâtre. En effet, pendant son adolescence, Gilbert pense qu’il a trouvé ce qu’il veut faire dans la vie: chanter! Enfermé dans le secret de sa chambre, il chante tant qu’il le peut. «Ça toujours été une passion, que je vivais en solitaire, que je gardais pour moi. J’écrivais aussi beaucoup de poèmes et de chansons. Finalement, à 18 ans, j’ai commencé à me payer des cours de chant classique.»
Dans son for intérieur, il nourrit l’espoir secret de chanter au moins une fois sur scène dans sa vie. Un rêve qu’il réalise pour la première fois dans la vingtaine, lors d’un spectacle monté en collaboration avec d’autres élèves. «Chaque élève chantait une chanson avec des choristes, un enregistrement musical, dans une vraie salle de spectacle!»
Ses parents et ses deux frères assistent au spectacle où ils l’entendront chanter pour la première fois. «J’entre sur scène, je m’assoie sur un tabouret, je prends le micro, et là je chante une chanson de Roch Voisine: “Dites moi?”»
Évidemment, Gilbert est nerveux avant d’entrer sur scène. «Mais aussitôt que je me suis assis, j’ai regardé les gens et je me suis mis à chanter: j’étais chez moi! J’étais bien. Quand j’ai terminé la chanson, il y a eu une très forte réaction dans le public. À partir de ce jour-là, ma famille a reconnu quelque chose et ils m’ont encouragé à continuer à chanter.»
Par la suite, il termine son Bac en Géologie, études qui l’ont passionné: «J’étais heureux, c’était vraiment extraordinaire! J’apprenais sur la vie, comment se forme l’univers, la terre, c’était tellement intéressant!» Puis, il déménage à Québec pour faire sa maîtrise en hydrogéologie, l’étude des eaux souterraines.
De la tête au coeur
«Quand je suis arrivé à Québec, je voulais suivre un cours de théâtre pour améliorer mon interprétation sur la scène quand je chante. Je n’avais jamais été intéressé par le théâtre, pourtant j’en suis tombé amoureux! J’avais à peu près 23 ans.»
Sa passion l’amène à participer à différentes représentations, dont une comédie musicale: Les misérables. Une heureuse occasion qui lui a permis de vivre sur scène son amour pour le chant et le spectacle.
Au moment de recevoir son diplôme de maîtrise, une grande terreur s’abat sur lui: il a réussi à terminer ses études, mais, de toute évidence, il se plaît davantage dans le théâtre et le chant que dans l’hydrogéologie! «J’avais fait un choix de tête en optant pour l’hydrogéologie parce que je savais qu’il y avait plus de possibilités d’emploi.»
À la rescousse, un livre écrit par un prêtre canadien: À chacun sa mission de Jean Monbourquette. «J’ai passé un mois et demi à lire le livre, à marcher, à méditer, à faire une plongée en moi-même.»
À la suite de cette lecture, comme dans un éclair, Gilbert trouve ce à quoi il est appelé,. «Ce que j’avais de la difficulté à faire, c’était de faire un choix. Parce que j’aime le chant, j’aime écrire, j’aime jouer, j’aime faire la mise en scène. Je me disais, si j’en choisis un, je vais m’ennuyer des autres. Puis là, justement, l’idée m’est venue. “Si tu fondes une troupe de théâtre, tu vas pouvoir écrire, chanter, jouer, être avec les gens!” Mon amour, c’est les arts et l’humain; ça me permettait de répondre à toutes mes passions!»
Un mois et demi plus tard, son rêve prend forme. «Je fondais ma troupe de théâtre. Je savais ce que j’avais envie faire: c’était d’actualiser les récits évangéliques.»

Max et Philippe semblent drôlement heureux de s’être réconciliés dans “Communion à la cafétéria”!
Photo Denise Morneau
La Parole de Dieu en scène
L’idée lui est venue pendant une eucharistie, toute de suite après l’homélie. Il n’avait rien entendu. «Le temps s’était écoulé sans que je m’en rende compte. Je me suis dit que ce serait intéressant de présenter de courtes pièces de théâtre de 15 minutes à l’intérieur des messes et qui viennent expliquer l’évangile du jour.»
Passionné et surtout bien préparé, il présente son projet à l’abbé Paul Lortie, alors curé de la paroisse St-Jean-Baptiste de Québec. «Mon côté structuré m’a aidé à ce moment-là. Je suis heureux d’avoir ces deux côtés-là, cartésien et artistique!» Pour sa plus grande joie, l’équipe pastorale accepte le projet à raison d’un dimanche par mois. Ce que le curé ne sait pas, c’est que Gilbert n’a jamais écrit de pièce de théâtre. «Je ne voulais pas lui dire que je n’avais pas d’expérience. Quand j’ai présenté le projet, je n’avais même pas encore écrit la première pièce!» Il n’en était donc qu’au stade de l’intention…
Le créateur présente donc sa première pièce: Mathieu le sidéen, qui réfère à la rencontre de Jésus avec un lépreux. «On donne une représentation à la paroisse St-Jean-Baptiste et deux à Saints-Martyrs-Canadiens. Aux trois messes, ovation debout! Je me suis dit: “OK, je pense que c’est le Bon Dieu qui me dit: vas-y!” Le mois suivant, j’en ai présenté une autre, puis une autre…»
Quelques mois plus tard, en 2003, on lui demande d’écrire une pièce sur Marie pour un congrès marial à l’Université Laval. «Encore une fois, les 600 personnes applaudissent debout. Mgr Ouellet était là. Deux mois plus tard, il me demandait de jouer la même pièce lorsqu’il a été élevé au rang de cardinalat. C’était présenté sur RDI.»
«J’en avais toujours voulu au Bon Dieu, de ne pas m’avoir donné un talent particulier, juste UN “méga don”. Puis, je me suis rendu compte, avec les années que le fait que je me débrouille bien dans un peu tout m’aide pour la troupe: je m’occupe des communications, de vendre, de créer le site Web, de faire des affiches publicitaires, de prendre des photos, d’envoyer des communiqués de presse, d’écrire, de mettre en scène et de jouer!»

Le reniement de Pierre dans
Photo Denise Morneau
La mission avant tout
Le théâtre Théamo rejoint plusieurs publics de tous âges. La majorité des pièces sont chrétiennes, mais d’autres ne sont pas expressément à caractère religieux. «Beaucoup de mes pièces tournent autour de la mission, trouver sa mission dans sa vie, réaliser ses rêves, ça m’habite.»
«Principalement, on présente les pièces dans les églises et aussi dans les collèges privés. La pièce, “Mission possible”, c’est la première pièce que j’ai écrite qui n’est pas explicitement religieuse. Parce qu’on avait envie d’aller rejoindre les jeunes du secondaire, et avec tout ce qui se passe ces temps-ci dans les écoles, c’est sûr que c’est beaucoup plus difficile de parler de spiritualité aux jeunes!»
Récemment, après deux ans de prière, Gilbert s’est trouvé un associé: Danny Fontaine. En plus d’avoir un bac en théologie et de travailler en milieu paroissial, Danny rêve de la scène depuis son enfance. «Jusqu’à maintenant, explique Gilbert, j’ai toujours été seul pour diriger tout ça. Le fait d’être deux maintenant, je pense que ça va donner un nouvel élan à notre troupe. Et ça va nous aider à aller encore plus loin dans ce qu’on veut faire.»
Ils ont créé leur première pièce ensemble: Communion à la cafétéria, dont on peut voir un extrait sur le site Internet2. C’est une pièce pour préparer les jeunes au sacrement de l’Eucharistie. «En fait, sur 20 pièces de théâtre, toutes sont pour adultes, à part la pièce sur la première communion et une pièce sur Noël qui est pour la famille.»
Pour jouer ses pièces, Gilbert fait appel à des comédiens de tous les milieux. «À chaque année, on monte la pièce sur la passion du Christ “Crime passionnel”. La plupart des acteurs qui jouent n’ont aucune connaissance du religieux.»
Ces comédiens, même en ne sachant pas vraiment qui est Jésus, veulent s’embarquer. «Puis, au fur et à mesure des répétitions, ils me posent des questions: “Pourquoi est-ce qu’il a fait ça? Pourquoi il s’est laissé frapper, cracher dessus?” Il y a un bel échange qui se fait.»
On peut penser que l’Esprit fait son chemin. À preuve, l’an dernier, alors que la troupe se prépare à présenter une pièce en région, Gilbert découvre le comédien qui doit jouer le rôle de Simon-Pierre, devant une représentation de l’Apôtre qui revient du tombeau vide de Jésus.
«C’était vraiment spécial ce qu’on voyait dans le regard de Pierre à ce moment-là. Et le comédien, qui n’est pas vraiment familier avec les questions de Dieu, est resté là pendant une demi-heure à regarder l’image de Pierre. Il a dit: “j’aime cette image-là”.
Le prêtre qui était là a commencé à parler avec lui, continue Gilbert. On a échangé sur ce qu’évoquait le tableau. C’est comme des petites portes, des petites fenêtres qui s’ouvrent, tu ne sais pas où ça va conduire. L’important, c’est qu’il y ait une brèche qui s’ouvre, le reste ne nous appartient pas.»
Une autre fois, une dame l’a abordé en lui disant: «L’an passé, j’ai assisté à votre pièce: “Sur le chemin de ma mission”. Vous m’avez donné le goût de réaliser mon rêve. Aujourd’hui, un an plus tard, j’en vis!» Après avoir longuement hésité, elle a enfin trouvé le courage de se lancer en composition musicale «Entendre des témoignages comme ça, je dors bien la nuit!», dit Gilbert.
Un beau projet de vie, une bien belle oeuvre, mais quand on s’y consacre à temps plein, est-ce qu’on peut en vivre? «C’est drôle, mais quand j’ai eu l’idée de fonder la troupe de théâtre, c’était la dernière de mes préoccupations. Parfois, je pense qu’il ne faut pas trop s’occuper du comment. Jusqu’à présent, je n’ai jamais manqué de pain, ni de beurre. C’est sûr que ce n’est pas tout le temps facile, mais j’ajuste ma vie aussi en fonction de ça.»
«Pour moi, présenter des pièces de théâtre, c’est ce que j’ai envie de faire. À travers les pièces de théâtre, on veut témoigner du Christ, de l’amour, de la spiritualité, d’aider les gens à avancer dans la vie.» Une promesse qu’il tient depuis cinq ans et demi en sillonnant le Québec, le Nouveau-Brunswick et l’Ontario et, on l’espère, qu’il pourra tenir encore pendant de longues années!
Notes:
1- Cette liturgie qui s’est déroulée le 19 juin 2008 est encore disponible sur le portail ECDQ.tv à la section Événements du Congrès eucharistique.
2- Voir le site: www.theamo.com
Voir le reportage réalisé pour l'émission Lumière du monde et présenté sur ECDQ.tv.
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