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La vie est belle! (Le NIC) - Le Samedi 4 Février 2012

Le tout pour le Tout, une chronique du Nic

Saint Frère André… prie pour nous

Paul Bouchard
Par Paul Bouchard
Canada
Lundi 10 Mai 2010

Saint Frère André! Un pur produit de la piété de nos ancêtres! Le sirop d’érable de la sainteté, quoi! S’il n’aimait pas être qualifié de saint de son vivant, il aurait bien ri de la comparaison. Car même s’il n’avait guère le bec sucré, il n’était pas dépourvu d’humour. On a retenu sa fameuse réplique à l’effet qu’en se présentant à la Congrégation de Ste-Croix pour se faire religieux, ses supérieurs l’avaient «mis à la porte» et il y était «resté 40 ans sans partir».


Le Frère André lors de sa profession religieuse. : Photo d'archives l'Oratoire.

Le Frère André lors de sa profession religieuse.

Photo d'archives l'Oratoire.

L’humble portier, qui savait à peine signer son nom et lire des prières, ne manquait pas d’esprit. On a surtout retenu son trait de caractère quelque peu bourru quand on résistait à ses injonctions de thaumaturge ou à ses incitations à la conversion. Il était pourtant un homme attachant, chaleureux, enjoué, taquin et d’une simplicité désarmante.

«Il ne faut pas être triste, il fait bon de rire un peu», disait-il entre deux “farces” à la québécoise. Aussi, était-il adulé par la jeunesse de son temps et aimé avec grande affection par la foule des gens qui l’ont fréquenté. Il était un homme du peuple, un des leurs.

 : Photo l'Oratoire

Photo l'Oratoire

«C’était un homme déterminé, intransigeant sur les principes, peut-on lire sur le site internet de l’Oratoire (www.saint-joseph.org). Et pourtant, une douce bonté et une finesse légèrement malicieuse se lisaient dans ses yeux. On connaissait sa grande sensibilité: parfois, on le voyait pleurer avec les malades ou se laisser émouvoir jusqu’aux larmes en écoutant les confidences de ses visiteurs. Si le Frère André a tellement été aimé et accepté par les siens, par les gens de son milieu, c’est qu’il était comme eux».

Aimé des pompiers, particulièrement, avec lesquels il était lié d’une amitié toute spéciale. Il aimait beaucoup, parait-il, se détendre et rigoler un peu en leur compagnie!

Sa prédilection pour les hommes de ce métier s’expliquerait-elle par son esprit d’enfance? Enfant, il n’avait guère eu la possibilité de s’amuser avec le classique camion de pompier qui meuble l’imaginaire des petits hommes. Car très jeune, il consacrait déjà ses loisirs à la prière.

«Ce qu’il a de fou…»

Mais l’élite de son temps ne partageait pas l’engouement du peuple pour cet humble religieux. On ne s’est pas privé de moqueries à son égard. On lui a collé toutes les étiquettes désobligeantes qu’on pouvait. “Frotteux”, “rabouteux”, “ramancheur”, “charlatan”, mettez-en!

Les intelligents de ce monde ne pouvaient admettre qu’un homme aussi “simplet”, croyait-on, pouvait réussir à drainer les foules. Barricadés dans la tour d’ivoire de leur statut social, ils avaient honte de s’abaisser à son rang.

Et même aujourd’hui, on doit encore supporter quelques échos de ce mépris pour le petit, le pauvre, l’humble. Dans nos chers médias laïcisés mur à mur, on a snobé tant qu’on a pu la nouvelle de la canonisation du premier saint engendré sur notre sol par notre peuple.

Par exemple, on a vu dans l’événement une tentative de l’Église catholique de redorer son blason quelque peu amoché par les scandales sexuels. Ou encore, on a cru démontrer qu’elle est encore une fois dépassée par la grande sagesse de notre monde, qui n’a rien à faire des héros de la spiritualité à l’heure des performances spectaculaires des athlètes olympiques?

Et nos médias de commenter l’événement en faisant preuve d’ignorance crasse, animés qu’ils sont souvent par des aveugles spirituels, prétentieusement parvenus au pinacle de l’intelligence. Des nains en fait, “beaux parleurs petits faiseurs”, qui font piètre figure face au gigantisme de l’œuvre accompli par le saint homme.

Les antécédents

Frère André ne s’est pas laissé abattre par cet esprit du monde. Qu’il en ait souffert jusqu’à la persécution insidieuse ne l’a pas arrêté dans sa mission de compassion envers les misères morales et physiques de son milieu. Et en son temps, il n’y en avait pas moins qu’aujourd’hui.

Son histoire personnelle, d’ailleurs, est une éloquente illustration des déplorables conditions de vie des Canadiens-français de son époque. À sa naissance à Mont Saint-Grégoire, le neuf août 1845, il était si fragile que ses parents, craignant son décès, ont dû l’ondoyer (baptême sous condition) en lui donnant le prénom d’Alfred.

La famille Bessette est pauvre. Quatre ans plus tard, elle déménage à Farnham où Isaac, le père de la famille, peut gagner la vie des siens comme bucheron. Un métier qui lui est fatal car il se tue lors de l’abattage d’un arbre.

Alfred n’a que neuf ans. À 40 ans, sa mère Clothilde se retrouve seule avec 10 enfants sur les bras (le petit Alfred est le huitième). Trois ans plus tard, elle est à son tour emportée par la tuberculose.

«J’ai rarement prié pour ma mère, mais je l’ai souvent priée», dira plus tard Alfred, devenu André en religion, pour exprimer la haute estime qu’il avait de cette femme courageuse jusqu’à l’héroïsme qui l’avait initié à la prière et instruit des vérités de la foi.

La famille est alors dispersée. À 12 ans seulement, Alfred doit apprendre à se débrouiller. Commencent alors pour lui 13 années d’instabilité. Il se fera l’apprenti perpétuel de 36 métiers, 36 misères. Il s’essaie tour à tour comme manœuvre dans les chantiers de construction, garçon de ferme, ferblantier, forgeron, boulanger, cordonnier, cocher.

Finalement, il mettra «tout son cœur à l’ouvrage» dans les filatures de la Nouvelle-Angleterre comme nombre de ses compatriotes contraints d’émigrer aux États-Unis pour survivre. «En dépit de ma faiblesse, dit-il, je ne me laissais pas dépasser par les autres dans le travail.»

De retour au pays, il se présente au noviciat de la Congrégation de Ste-Croix à Montréal. Il a 25 ans. On hésite à discerner chez lui un appel vocationnel à cause de sa santé fragile.

Il est finalement accepté. On lui confiera la porterie du Collège Notre-Dame, une tâche à laquelle on adjoindra le lavage de planchers, le nettoyage des lampes, la rentrée du bois de chauffage, les commissions, etc.

Le charisme du Frère

C’est dans ce contexte laborieux que le charisme du Frère André se manifeste. Il incite les visiteurs du collège, souvent malades ou éprouvés, à prier saint Joseph. Plusieurs témoignent de faveurs obtenues.

L'oeuvre collossale de l'humble géant de la spiritualité. : Photo Paul Bouchard

L'oeuvre collossale de l'humble géant de la spiritualité.

Photo Paul Bouchard

C’est le début de 25 années consacrées à recevoir des gens —des malades du corps et de l’âme— de six à huit heures par jour dans son petit bureau de portier ou dans la gare de tramway en face du collège. Les médecins ne peuvent expliquer les guérisons parfois spectaculaires qui s’y opèrent.

Le Frère les attribue à l’intercession de saint Joseph. Il a une confiance et une dévotion inébranlables envers le saint époux de Marie et gardien de l’Enfant Jésus. Avec des amis et les sous qu’il gagne à couper les cheveux des élèves du collège, il lui construit une chapelle sur la montagne. Et il rêve qu’un jour des foules la graviront pour honorer son saint préféré et obtenir de lui des faveurs.

Après ses épuisantes journées de travail durant lesquelles il reçoit des milliers de gens avec une grande sollicitude, il trouve encore le moyen de visiter des malades à leur domicile ou à l’hôpital. Il manifeste tellement de joie, d’humour et de simplicité dans ces sorties quotidiennes que certains religieux de sa communauté le qualifie de «vieux “courailleux”».

L’un de ses amis, qui le pilotait d’un endroit ou l’autre avec sa voiture, ne l’entendait pas ainsi. «Naturellement, le Frère André avait bon cœur, mais je crois que c’est plutôt l’amour du bon Dieu qui le portait à s’occuper des malades, des pauvres et des malheureux.» Et le Frère André de commenter lui-même les rumeurs: «Il y en a qui pensent que c’est par plaisir que je visite les malades. Après une journée de travail, c’est loin d’être un plaisir.»

C’est donc son amour pour Dieu qui le pousse à voyager beaucoup. Et jusqu’aux États-Unis où il s’est fait des amis. Il y retrouve de sa parenté émigrée définitivement chez nos voisins du Sud. Sa réputation de thaumaturge prend une ampleur qui dépasse les frontières.

Mais il ne s’enfle pas la tête pour autant: «Moi, je ne suis rien, un outil entre les mains de la Providence, un pauvre instrument de saint Joseph… Le monde est-il bête de penser que le Frère André fait des miracles! C’est le bon Dieu et saint Joseph qui peuvent vous guérir, pas moi! Je prierai saint Joseph pour vous.»

Il prie et des miracles semblables à ceux rapportés par les évangiles se multiplient: «les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres» (Lc 7.22).

L’oeuvre

C’est ainsi que l’œuvre colossale de l’Oratoire St-Joseph commence à prendre forme. La première chapelle sur la montagne est érigée en 1904. Des foules de plus en plus grandes envahissent la montagne pour y prier. On l’agrandit en 1908 et en 1910 mais ça ne suffit toujours pas.

En 1917, on inaugure la crypte pouvant contenir mille personnes. C’est la base d’un projet immense auquel le Frère André et ses amis s’emploieront: la construction du plus grand sanctuaire au monde dédié à saint Joseph.

En 1931, la crise économique contraint la Communauté de Ste-Croix à suspendre les travaux de construction de la basilique. Cinq ans plus tard, on se demande si l’on ne doit pas abandonner le projet. Car l’édifice est sans toit et l’on craint que le gel hivernal n’endommage les fondations et les murs.

Au provincial qui le convoque pour le consulter, le Frère André répond: «Ce n’est pas mon œuvre, c’est l’œuvre de saint Joseph. Mettez donc une de ses statues au milieu de l’édifice. S’il veut se couvrir, il y veillera». Quelques semaines plus tard, la Communauté dispose de fonds inattendus qui permettent la reprise des travaux.

La fin ou le commencement?

Le Frère André ne verra pas la basilique achevée. Il décède dans les mois qui suivent, le 6 janvier 1937 à l’âge de 92 ans. «Vous savez, disait-il, c’est permis de désirer la mort dans le but unique d’aller vers Dieu… Quand je serai mort, je vais être rendu au Ciel, je vais être bien plus près du bon Dieu que je ne le suis actuellement, j’aurai plus de pouvoir pour vous aider».

Sur son lit de moribond, il se plaindra doucement: «Que je souffre, mon Dieu, mon Dieu». Puis en exhalant son dernier souffle, faiblement: «Si le grain de blé ne meurt, il reste seul: s’il meurt, il porte beaucoup de fruits.»

Ainsi s’est éteinte pour la terre une vie remplie de foi et d’amour. Toute une vie où le travail, le service des autres et la prière sont tricotés serrés comme les ceintures fléchés du terroir québécois.

Les journaux du temps ont rapporté qu’un million de personnes ont défilé jour et nuits devant sa dépouille mortelle. Soit, le tiers de la population du Québec à l’époque.

Lors de la conférence de presse convoquée pour annoncer la canonisation de ce saint homme de chez nous le 17 octobre prochain, le père Aumont, actuel provincial de la Congrégation de Ste-Croix, a soutenu avec justesse que le témoignage du frère André revêt une grande importance pour nous en 2010.

«Comme chacun de nous, frère André a cherché à donner un sens à sa vie. Visionnaire, déterminé, porté par sa confiance et son espérance, il a cru en ses rêves. Il a légué aux gens d’ici non seulement l’Oratoire Saint-Joseph, mais aussi l’exemple d’une vie exceptionnelle au service de Dieu et de son prochain.»

Saint Frère André, prie pour nous! Prie pour ton peuple qui a un tel besoin aujourd’hui de retrouver la santé morale et l’équilibre mental qu’une foi de ta trempe peut assurer!


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