Pour parer à la crise économique
Publiée au début des vacances estivales, le 7 juillet dernier, l’encyclique sociale tant attendue de Benoît XVI, la troisième de son pontificat, n’a peut-être pas eu tout l’impact médiatique qu’elle aurait mérité. À l’heure où l’insécurité économique inquiète le monde entier, la lettre papale met pourtant en relief les valeurs nécessaires pour surmonter la crise et promouvoir le véritable développement des personnes et des nations de la terre.

Lors du lancement de l’encyclique, une réunion du groupe des huit nations les mieux nanties du globe (le G-8) avait lieu à Rome. Stephen Harper en a profité pour rencontrer le pape avec sa famille. Benoît XVI lui a offert un exemplaire d’une édition spéciale de son encyclique. Sur notre photo, le pape badine avec Rachèle, la fille du Premier ministre.
Photo CNS/Chris Wattie, Reuters
La vérité que Dieu est le créateur de la vie, que toute vie humaine est sacrée, que la bonne gérance de la planète a été confiée à l’humanité et que Dieu a un plan pour chaque personne, doit entrer en ligne de compte dans les programmes de développement et de reprise économique s’ils doivent avoir des bénéfices réels et durables, soutient le pape.
Amour et vérité
Pour introduire son propos en continuité avec la doctrine sociale de l’Église —revisitée à chaque pontificat
depuis «Rerum novarum» de Léon XIII—, Benoît XVI fait ressortir l’interdépendance de l’amour et de la vérité, les deux premiers mots de son texte: «Caritas in veritate» (l’amour dans la vérité).
«L’amour –«caritas»– est une force extraordinaire qui pousse les personnes à s’engager avec courage et générosité dans le domaine de la justice et de la paix», enseigne le pape. Cette force permet à chaque personne de réaliser pleinement le projet de Dieu sur elle, qui est de trouver sa propre vérité et devenir libre. «Défendre la vérité, la proposer avec humilité et conviction et en témoigner dans la vie sont par conséquent des formes exigeantes et irremplaçables de la charité.»
L’amour agapè, écrit-il encore, «est la voie maîtresse de la doctrine sociale de l’Église.» Il ne s’agit pas d’une option facultative. «Dans le contexte socioculturel actuel, où la tendance à relativiser le vrai est courante, vivre la charité dans la vérité conduit à comprendre que l’adhésion aux valeurs du christianisme est un élément non seulement utile, mais indispensable pour l’édification d’une société bonne et d’un véritable développement humain intégral.»
D’emblée, le pape milite pour le développement. À l’heure de la mondialisation, précise-t-il, le développement réclame une orientation de l’action en faveur de la justice et du bien commun. Le développement est «le coeur du message social chrétien» et la charité chrétienne en est «la force principale».
Technologie et développement
Cette vision positive n’escamote pourtant pas les mises en garde contre le «péril représenté par des visions utopiques et idéologiques», entre autres, l’idéologie technocratique. «Considérée en elle-même, commente le Saint-Père, la technique est ambivalente. Si, d’un côté, certains tendent aujourd’hui à lui confier la totalité du processus de développement, de l’autre on assiste à la naissance d’idéologies qui nient “in toto” l’utilité même du développement, qu’elles considèrent comme foncièrement antihumain et exclusivement facteur de dégradation.» Benoît XVI désavoue une telle critique qui ne se contente pas de dénoncer à juste titre certaines orientations fausses et injustes de progrès mais vont jusqu’à condamner «les découvertes scientifiques elles-mêmes qui, utilisées à bon escient, constituent au contraire une occasion de croissance pour tous. L’idée d’un monde sans développement traduit une défiance à l’égard de l’homme et de Dieu. C’est donc une grave erreur que de mépriser les capacités humaines de contrôler les déséquilibres du développement ou même d’ignorer que l’homme est constitutivement tendu vers l’“être davantage”.»
Ces deux idéologies aux antipodes ont ceci de commun, conclut Benoît XVI à ce chapitre, qu’elles séparent «le progrès de son évaluation morale et donc de notre responsabilité.»

Un centre de recyclage dans une banlieue de Beijing, en Chine. Dans son encyclique «Caritas in veritate», le pape aborde le thème de la protection de l’environnement. Il souligne cependant que pour contribuer positivement au développement de l’humanité, une écologie environnementale doit être pratiquée en rapport avec une «écologie humaine».
Photo CNS/David Gray, Reuters
Crise économique
Ainsi donc, ce n’est ni le développement technologique ni le fait du progrès dans tous les domaines de l’activité humaine qui sont la cause de la crise financière actuelle. Benoît XVI affirme sans ambages qu’elle résulte de défaillances morales de financiers et investisseurs sans scrupules, de l’imprévoyance des gouvernements nationaux et de l’absence de contrôle international de l’économie mondiale.
Ce qui l’amène à lancer un appel à la réforme de l’Organisation des Nations Unies pour faire «face au développement irrésistible de l’interdépendance mondiale». Et il n’hésite pas à clamer l’urgence de mettre en place «une véritable Autorité politique mondiale» pour réguler l’économie mondiale et s’attaquer aux divers problèmes internationaux, tels que les déséquilibres du développement entre les États, le désarmement intégral, la sécurité alimentaire, la paix entre les nations, la protection de l’environnement, les flux migratoires, etc.
À cet égard, Benoît XVI ne manifeste aucune défiance de la mondialisation et critique «les attitudes fatalistes» qui considèrent négativement ce phénomène relativement nouveau. En ellemême, la mondialisation n’est «ni bonne ni mauvaise, explique-t-il. Elle sera ce que les personnes en feront. Nous ne devons pas en être les victimes mais les protagonistes, avançant avec bon sens, guidés par la charité et par la vérité. S’y opposer aveuglément serait une attitude erronée, préconçue, qui finirait par ignorer un processus porteur d’aspects positifs, avec le risque de perdre une grande occasion de saisir les multiples opportunités de développement qu’elle offre.»
Selon le Saint-Père, le processus de mondialisation rend possible une redistribution de la richesse au niveau planétaire comme cela ne s’est jamais présenté auparavant. Par contre, s’il est mal géré, il peut faire augmenter les inégalités et contaminer le monde entier par une crise.
«Il faut en corriger les dysfonctionnements, dont certains sont graves, qui introduisent de nouvelles divisions entre les peuples et au sein des peuples, et faire en sorte que la redistribution de la richesse n’entraîne pas une redistribution de la pauvreté ou même son accentuation, comme une mauvaise gestion de la situation actuelle pourrait nous le faire craindre.»
Morale du développement
Tout au long de son encyclique, Benoît XVI souligne que dans toute observation d’effets négatifs, quel que soit le domaine social dont il est question, «ce n’est pas l’instrument qui doit être mis en cause mais l’homme, sa con scien ce morale et sa responsabilité personnelle et sociale». Ainsi, il renverse l’idée préconçue selon laquelle la société détermine l’homme en faisant valoir que l’homme demeure en contrôle des structures qu’il met en place. Il est donc responsable de ses effets.
Aussi, le pape ne manque pas de dénoncer avec force la corruption, l’exploitation des travailleurs, la destruction de l’environnement, l’imposition de hauts tarifs d’importation par les pays riches qui excluent automatiquement les pays pauvres des marchés internationaux, le «zèle excessif» pour renforcer les brevets de médicaments qui pourraient sauver des milliers de vies dans les pays pauvres s’ils étaient disponibles à des prix raisonnables.
Le pape lance un appel à une nouvelle manière de penser les affaires pour «que non seulement les principes traditionnels de l’éthique sociale, tels que la transparence, l’honnêteté et la responsabilité» soient observées mais aussi, pour «que dans les relations marchandes le principe de gratuité et la logique du don, comme expression de la fraternité» puissent «trouver leur place à l’intérieur de l’activité économique normale».
Environnement
Au chapitre IV de sa lettre encyclique, le Saint-Père traite du rapport de l’humanité avec l’environnement. «La nature, écrit-il, nous précède et Dieu nous l’a donnée comme milieu de vie. Elle nous parle du Créateur (cf. Rm 1. 20) et de son amour pour l’humanité.» Selon la Genèse, l’homme a pour mission de «garder et cultiver» la nature.
Conséquemment, l’humanité demeure responsable de sa gestion environnementale. Le pape souligne toutefois «que considérer la nature comme plus importante que la personne humaine elle-même est contraire au véritable développement.»
Par ailleurs, poursuit-il, la position inverse, qui vise un rapport exclusivement technique avec l’environnement est également fautive, «car le milieu naturel n’est pas seulement un matériau dont nous pouvons disposer à notre guise, mais c’est l’oeuvre admirable du Créateur, portant en soi une “grammaire” qui indique une finalité et des critères pour qu’il soit utilisé avec sagesse et non pas exploité de manière arbitraire. Aujourd’hui, de nombreux obstacles au développement proviennent précisément de ces conceptions erronées.»
Une saine écologie «doit préserver non seulement la terre, l’eau et l’air comme dons de la création appartenant à tous, elle doit surtout protéger l’homme de sa propre destruction». Bien que les mesures économiques dissuasives et une éducation appropriée soient des outils importants, soutient Benoît XVI, ils ne suffisent pas. Car le point déterminant du rapport de l’homme à l’environnement, c’est la condition morale des sociétés.
«Si le droit à la vie et à la mort naturelle n’est pas respecté, si la conception, la gestation et la naissance de l’homme sont rendues artificielles, si des embryons humains sont sacrifiés pour la recherche, la conscience commune finit par perdre le concept d’écologie humaine et, avec lui, celui d’écologie environnementale.»
Il est contradictoire, raisonne-t-il, d’exiger des nouvelles générations le respect du milieu naturel et, du même souffle, de promouvoir une éducation et des lois qui ne respectent pas la vie humaine. «Le livre de la nature est unique et indivisible, qu’il s’agisse de l’environnement comme de la vie, de la sexualité, du mariage, de la famille, des relations sociales, en un mot du développement humain intégral.»
Notre responsabilité envers l’environnement est nécessairement liée à notre responsabilité envers l’être humain, enseigne-t-il. On ne peut exiger l’une et piétiner l’autre. «C’est là une grave antinomie de la mentalité et de la praxis actuelle qui avilit la personne, bouleverse l’environnement et détériore la société.»

Parmi les nombreux thèmes passés en revue dans l’encyclique «Caritas in veritate», la migration est décrite comme «un phénomène social caractéristique de notre époque». Notre photo montre des travailleurs migrants sur un site de construction à Xiangfan, Chine, qui prennent du repos dans des tuyaux de bétons.
Photo CNS/Reuters
Religion et développement
Benoît XVI fait sienne une remarque de Paul VI à l’effet que «le monde est en malaise faute de pensée». Un renouveau de la pensée, écrit-il, est nécessaire pour que l’humanité parvienne à se saisir comme une famille et approfondisse la catégorie de relation entre les personnes, de dialogue entre les peuples et d’intégration sous le signe de la solidarité plutôt que de la marginalisation.
«Un tel effort ne peut être mené par les seules sciences sociales, car il requiert l’apport de savoirs tels que la métaphysique et la théologie, pour comprendre de façon éclairée la dignité transcendante de l’homme.»
C’est ici que les religions, et particulièrement le christianisme, peuvent apporter leur contribution au développement. Elles doivent donc avoir leur place dans la sphère publique.
«La négation du droit de professer publiquement sa religion et d’oeuvrer pour que les vérités de la foi inspirent aussi la vie publique a des conséquences négatives sur le développement véritable», argue-t-il.
À ce propos, le pape renvoie dos à dos le laïcisme et le fondamentalisme religieux comme des déviations tout aussi nocives l’une que l’autre parce qu’elles «empêchent la rencontre entre les personnes et leur collaboration en vue du progrès de l’humanité.»
Ce qui a pour conséquence un appauvrissement de la vie publique. La politique devient opprimante et agressive. Les droits humains risquent de ne pas être respectés, soit parce qu’ils sont privés de leur fondement transcendant, soit parce que la liberté personnelle n’est pas reconnue.
«Dans le laïcisme et dans le fondamentalisme, la possibilité d’un dialogue fécond et d’une collaboration efficace entre la raison et la foi religieuse s’évanouit. La raison a toujours besoin d’être purifiée par la foi, et ceci vaut également pour la raison politique, qui ne doit pas se croire toute puissante. À son tour, la religion a toujours besoin d’être purifiée par la raison afin qu’apparaisse son visage humain authentique.»
L’ordre juste de la réalité réclame le dialogue entre la foi et la raison, répète Benoît XVI. Un argument qui est devenu un leitmotiv de l’enseignement de Benoît XVI, depuis le discours à Ratisbonne. Car pour le pape-théologien «la rupture de ce dialogue a un prix très lourd au regard du développement de l’humanité».
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