Pour mieux comprendre ce qui nous est arrivé
On présente souvent l’histoire du Québec en deux volets: la grande noirceur jusqu’à la mort de Maurice Duplessis, puis l’avènement presque messianique de la modernité que représente la Révolution tranquille. Un nouveau livre1 présente l’histoire récente du Québec sous un nouveau jour tellement plus crédible.
Je viens de terminer un livre substantiel et important qui propose une relecture de la Révolution tranquille. J’ai beaucoup aimé ce livre qui, appuyé sur une solide documentation, remet en cause la pensée unique qui prévaut chez nous.
En effet, dans les cercles politiques et médiatiques, on prend pour acquis que la Révolution tranquille fut la victoire prévisible des forces laïques contre une Église tout à fait rétrograde et confuse. Or la réalité historique serait tout autre. Selon l’auteur, la Révolution tranquille serait davantage le fruit inattendu d’un conflit entre deux formes de catholicisme.
Michel Gauvreau est professeur d’histoire à l’Université McMaster à Hamilton, Ontario. Cette distance du Québec a peut-être fourni à l’auteur le recul qui fallait pour mieux analyser les événements de notre histoire récente. Notons en passant que l’édition originale en langue anglaise de cet ouvrage lui a valu le Prix Sir John A. MacDonald décerné par la Société historique du Canada.
Selon l’auteur, la grande dépression des années 1930 a beaucoup secoué la jeune élite canadienne-française des collèges classiques. Voulant prendre ses distances par rapport à une civilisation qui leur semblait bourgeoise et matérialiste, ces jeunes intellectuels catholiques ont trouvé dans l’humanisme chrétien du philosophe français Emmanuel Mounier une grille d’analyse énergisante.
Le personnalisme en effet, voué au développement de la personne jusqu’au mépris des communautés humaines, a permis aux jeunes de se démarquer de la société qui leur avait donné le jour. Certains éléments du clergé ont vu dans le personnalisme une façon de rendre le catholicisme plus viable en milieu urbain dans les classes influentes.
L’Action catholique exalta la jeunesse en dénigrant la religion traditionnelle en faveur d’une foi plus individuelle et héroïque. Le mépris élitiste de la foi des petites gens entraîna un lent et silencieux exode de la classe ouvrière. Le discrédit jeté sur la religion des parents, targuée de conservatrice et routinière, a contribué à la désagrégation et la privatisation de la famille canadienne-française.
Le personnalisme a joué un rôle important dans la valorisation des femmes et l’essor du féminisme chez nous. La révolution sexuelle des années ‘60 a aggravé les fractures déjà présentes dans la famille québécoise.
Entreprise d’auto-démolition
Le tournant décisif fut sans contredit la réforme de l’éducation au Québec. Jusque-là, le grand projet de faire du Québec une société humaniste chrétienne était encore envisageable, mais avec le Rapport Parent, on a atteint le point de non-retour. Sans le savoir et sans le vouloir, les parents du Québec ont, à partir de ce moment-là, perdu pour de bon leur mot à dire dans l’éducation de leurs enfants. Plusieurs évêques, hélas, ont contribué à ce grand détournement antidémocratique. Cela explique une partie du désenchantement des fidèles qui dure jusqu’à nos jours.
À lui seul, le chapitre intitulé Fernand Dumont et le drame de la déchristianisation de 1964 à 1971 vaut le prix du livre. À partir d’une documentation irréfutable, l’auteur retrace tout ce que la «gauche» catholique a fait pour liquider les solidarités du catholicisme traditionnel en faveur d’une émancipation politique qui, de référendum en référendum, s’avère inachevable.
Le livre rigoureux de Michael Gauvreau mériterait une analyse plus ample et fouillée que ce survol. Il récompensera généreusement ceux et celles qui se donneront la peine de le parcourir. Selon le professeur Gregory Baum, ce livre va susciter de nouvelles recherches et beaucoup de réactions intéressantes. Espérons qu’il a raison. On a tous besoin de mieux comprendre ce qui nous est arrivé.
Voir la revue associée à cet article
Étiquettes :
Église catholique, L'Histoire, Livres/édition, Patrimoine religieux, Politique








